LA JUSSIENNE (2015)

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LA JUSSIENNE (2015) Il y a vingt ans, aux débuts de mes études, j'avais effectué un travail autour de Marie-Madeleine. Ce personnage m'offrait un support formel à la fois sensuel et déchiré, et un outil de réflexion sur le féminisme. Aujourd'hui je veux revenir sur ce personnage car mes préoccupations d'alors se sont amplifiées. Mon intérêt s'est déporté sur une autre sainte que l'on confond avec Marie-Madeleine: Marie l'Egyptienne. Marie l'Égyptienne est également une prostituée repentie, mais de manière plus extrême, et cette sainte présente l'avantage de ne pas être associée au Christ et donc de faire un personnage de premier plan à part entière, une figure plus indépendante, une entité plus pure en vue d'un travail plus radical et plus engagé. M'importe d'avantage l'individu que le féminin dans ce personnage. Le corps est dépassé par son comportement jusqu'au-boutiste dans la luxure comme dans la contrition ("elle ne connaissait ni bornes ni mesure; elle était si adonnée (..) que chacun devait se demander comment elle y résistait" / "on aurait dit qu'elle n'avait pas de ventre parce qu'elle n'y mettait jamais de nourriture" Rutebeuf). La personnalité de l'Égyptienne explose et elle passe pour folle ("pour connaître les fous comme elle, pas besoin qu'elle ait une sonnette au cou: elle avait bien l'air d'une folle dans son apparence et dans ses propos, car ses vêtements et son allure la désignait pour ce qu'elle était". Rutebeuf), elle s'affranchit des limites sociales comme des limites du soi comme un appel à dépasser l'individu. La confusion règne quand on veut l'enfermer dans une définition, on la confond avec les Maries et les Madeleines, son nom est sujet à des glissement de prononciations: l'Égyptienne, la Gypecienne, la Gyssienne, la Jussienne (Alexandre Dumas dans la Dame de Monsoreau à propos de la rue Jussienne). J'utilise pour mes compositions des photos des FEMEN, mouvement ukrainien de féministes activistes dont les provocations en public avec l'arme-faiblesse de la nudité offre des clichés iconiques de premier choix. Je retravaille ces images en morcelant les figures, et en particulier en développant les chevelures en mouvement. J'utilise un format carré d'un mètre pour brouiller le sens de vision (l'horizontale et la verticale se valent), la régularité du carré est aussi une contrainte intéressante pour la figure qui doit lutter et imposer son irrégularité. L'Égyptienne lutte contre les carcans sociaux y compris celui qui cherche à constituer des individus comme un tout. Jussienne, des compositions qui disloquent et réorganisent les figures à l'infini, une peinture à l'image de l'Égyptienne, voluptueuse et écorchée.